Un Dernier Sortilège

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BROCHÉ 

Karine W.Meyer

1630

Camille, jeune noble, s’enfuit de Munich. Sous une fausse identité, il espère rejoindre les marges du territoire de la maison d’Autriche pour réaliser son rêve : conquérir sa liberté. Mais il ne se doute pas un seul instant que son secret puisse mettre sa vie en danger.

Au même moment, en Alsace, le spectre de la sorcellerie plane sur la région. Les bûchers se multiplient et la paranoïa s’installe. Anna, veuve et lavandière, s’inquiète. Après le procès de sa dernière sœur, l’étau se resserre sur elle.

Pourtant, rien ne semble lier Camille et Anna, hormis un détail... Un dernier sortilège.

Fiche technique

Auteur
Karine W.Meyer
Genre
Roman
Nombre de pages
262
Dimension
152x229
ISBN
978-2-38460-038-0
Date de parution
Mai 2022

     Alors qu’elle songeait à sa cadette, cette dernière fit son apparition dans son champ de vision. La tristesse s’abattit aussitôt sur Anna.

     Coincée dans une cage, transportée sur une charrette, sa cadette semblait plus meurtrie que jamais. Le crâne rasé, les joues creuses, la peau pâle, et bâillonnée par une corde, elle flottait dans une grossière chemise noire.

     Son aînée la reconnaissait à peine, et en eut le souffle coupé. Qu’avait-elle subi, pendant des semaines, pour afficher désormais une telle apparence ?

     La prétendue sorcière avait tout juste atteint ses trente ans, mais en paraissait le double. Anna vit son regard écarquillé parcourir la foule, tantôt paniqué lorsqu’elle observait le bûcher, tantôt suppliant quand elle fixait les autorités ou les habitants.

     La veuve ressentit un élan de désespoir, il ne s’agirait probablement pas du dernier. Elle aurait tant souhaité se manifester, montrer à sa cadette qu’elle était là, jusqu’aux derniers instants. Car Anna était sûrement celle que la condamnée cherchait éperdument. La dernière sœur, sur les neuf enfants qui avaient un jour composé leur fratrie. L’aînée oserait-elle se mettre à sa place ? Ressentir l’angoisse de la mort imminente, d’une souffrance inqualifiable, sous le regard froid, voire cupide, de celles et ceux qu’elle avait considérés comme ses voisins, son sabotier, son boulanger, son curé ? Non, cela en était trop pour Anna qui, lâchement, détourna le regard. Fermant les paupières, elle adressa une prière muette au Très-Haut.

« Seigneur, prends pitié. Je t’en supplie. J’accomplirai tout ce que tu me demanderas, mais épargne lui le supplice du bûcher. Elle n’est pas responsable des récentes calamités qui ont frappé nos récoltes et notre bétail. » Rouvrant les yeux, Anna nota l’avancée de la charrette. Elle retourna à sa prière. « Je suis certaine que c’est un complot de ce vieux porc. S’il te plaît Seigneur, ne lui fais pas payer les erreurs d’autrui. » La veuve avait failli ajouter « Prends moi à sa place » mais au dernier moment, elle se trouva incapable de formuler le souhait. Elle tenait trop à la vie et craignait la douleur.

     Reportant son attention sur la cage, elle fixa l’arrière du crâne de sa petite sœur. Cette dernière regardait désormais droit devant elle. Pincement au cœur pour Anna. « J’espère qu’elle m’a vue, j’espère… » Si sa présence pouvait apporter un ultime réconfort à la jeune femme, s’il pouvait lui donner la force de supporter son supplice…

   Sorcière !

     La voix rauque du Bailli fit brusquement cesser le vacarme ambiant. Le gros homme s’était levé, et pointait la sorcière d’un doigt accusateur.

   Tu as détruit nos récoltes, tué deux cochons, et provoqué un accident dans l’atelier du pauvre Matthias Mayer, notre cordelier. Heureusement, tu as été démasquée. Il te faut maintenant rendre des comptes au Tout-Puissant.

     L’émotion fit naître des larmes au coin des yeux d’Anna. Bouleversée, elle lutta pour ne pas complètement céder. « Trahie, tu parles. Ce vieux porc ! » Si d’ordinaire Anna se signait pour chaque injure, elle n’en éprouva aucun besoin en cette funeste journée. Le Bailli poursuivit ses accusations, sur un ton néanmoins adouci.

   Par le feu, le mal sera purgé, purifié. C’est là ton ultime espoir de guérison.

     Sur ces mots, l'agent de l'autorité seigneuriale baissa le bras et s’assit lourdement. Le bourreau ouvrit alors la cage et saisit le bras de la sorcière. Cette dernière eut un geste spontané de repli, mais elle céda rapidement sous la force de l’homme vêtu de noir.

     Elle fut menée sur l’estrade, puis entre la paille, les bûches et les fagots qui entouraient le poteau, avant d’être attachée à ce dernier.

     Anna ne vit alors plus que le torse et le visage de sa jeune sœur. Lorsque le bourreau eut terminé son œuvre, le cœur de la veuve s’emballa. « Va-t-il ?.... » Mais non. Il n’étrangla ni n’assomma la sorcière, contrairement à ce qu’elle espérait. « Pourquoi ! Seigneur, pourquoi ? »

     Puis, sous les yeux horrifiés d’Anna, l’homme en noir saisit quelque chose dans un sac et se pencha, de façon à ce que plus personne ne put le voir, en dehors de sa victime. La veuve comprit. Il astiquait les pieds de sa cadette avec du lard afin de faciliter le travail du feu. Lorsqu’il releva le buste, il jeta un dernier coup d’œil à la sorcière, sembla lui murmurer quelques mots, puis la quitta. « Seigneur, s’il te plaît. Tu ne peux pas laisser faire ça. »

    Hélas, le Tout-Puissant ne répondit pas à sa prière. Dans un silence de mort, le bourreau se tourna vers l’estrade et attendit un ordre qui ne tarda pas à lui parvenir.

   Bourreau, accomplis ton devoir !

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